La prime française : pourquoi la France emprunte au niveau de l'Italie
Au 1er juillet 2026, la France paie 81 points de base de plus que l'Allemagne pour emprunter à dix ans, autant que l'Italie. Cet écart, le spread, mesure la part proprement française du taux : moins d'un point sur environ 3,92 %. Le reste, plus des trois quarts, est un coût commun à toute la zone euro.
Le prix de la dette se lit dans un écart
Au 1er juillet 2026, la France emprunte à dix ans 81 points de base de plus que l'Allemagne. Un point de base vaut un centième de point de pourcentage, soit 0,01 %. Quatre-vingt-un points de base font donc 0,81 point de taux. Cet écart porte un nom : le spread. Il mesure ce que la France paie en plus de l'Allemagne pour la même durée d'emprunt.
L'Allemagne sert de référence pour une raison simple. Le Bund, le titre de dette allemand, est le repère sans risque de la zone euro. C'est l'emprunteur que les marchés jugent le plus sûr de la zone. Tous les autres États se comparent à lui. Le spread d'un pays, c'est son écart de rendement avec le Bund de même échéance.
Ce niveau de 81 points de base a une particularité. Il place la France au niveau de l'Italie, qui paie 79 points de base à la même date (rapport de mission sur les finances publiques, juillet 2026). Deux points de base séparent les deux pays. La France se finance désormais plus cher que l'Espagne et le Portugal.
Deux briques dans le taux français
Le taux payé par la France se décompose en deux parties. Les confondre fausse toute la lecture.
La première partie est le niveau général des taux de la zone euro. Il est piloté par la Banque centrale européenne (BCE) et par les taux mondiaux. C'est lui qui explique que le Bund allemand soit passé d'un rendement négatif en 2020 à environ 3,13 % à l'été 2026. La France subit ce mouvement comme tous les émetteurs de la zone. Cette partie est commune à tous.
La seconde partie est le spread, la prime propre à la France. Elle rémunère le risque spécifiquement français : trajectoire budgétaire, instabilité politique, notes dégradées. Au 1er juillet 2026, elle vaut 81 points de base, soit environ 0,8 point de taux.
OAT France, 10 ans
3,92 %
Spread OAT-Bund
Prime française, 20 % du taux
Bund 10 ans
Composante zone euro et mondiale, 80 % du taux
Décomposition du taux français à 10 ans, fin juillet 2026
La part commune à la zone euro (le Bund) fait plus des trois quarts du taux, la prime française en fait moins d’un quart.
*OAT et Bund refigés fin juillet 2026 sur agrégateurs de marché concordants : niveaux de marché, à figer sur la série Banque de France Webstat au même jour à la publication.
Sources : Agrégateurs de marché, fin juillet 2026 · Rapport de mission sur les finances publiques (juillet 2026)
Sur un taux de marché d'environ 3,92 % fin juillet 2026, le Bund pèse près de 3,13 points. La prime française n'en fait qu'environ 0,8 point. La composante commune fait donc plus des trois quarts du taux, la prime moins d'un quart. Le graphe rend visible ce déséquilibre : la brique jaune de la défiance française est la plus petite des deux.
Ce partage compte pour comprendre la hausse récente. Entre 2021 et 2026, le taux français à dix ans est passé d'environ 0 % à 3,92 %, soit près de 3,9 points de hausse. L'écrasante majorité de cette hausse vient de la composante commune : le Bund a fait le même chemin, de négatif à 3,13 %. L'écartement de la prime française n'ajoute qu'environ un demi-point sur la période. Présenter les 3,92 % comme le prix de la défiance envers la France serait donc un contresens. La défiance se lit dans le spread, pas dans le taux total.
Une prime qui a doublé depuis 2024
La prime française n'a pas toujours été à ce niveau. Pendant les années 2010, hors épisodes de tension, le spread oscillait entre 20 et 50 points de base. Il porte sur l'OAT, l'obligation assimilable du Trésor, le nom des emprunts à moyen et long terme de l'État français. La France appartenait alors au noyau des émetteurs les mieux notés de la zone.
Le point de bascule est daté. Le 9 juin 2024, la dissolution de l'Assemblée nationale ouvre une phase d'incertitude politique. Avant ce jour, le spread tournait autour de 50 points de base. Dans les semaines qui suivent, il grimpe jusqu'à environ 85 points, son plus haut niveau depuis la crise des dettes souveraines de 2011 et 2012. Depuis, il oscille entre 50 et 90 points au gré de l'actualité, à 81 points au 1er juillet 2026.
Spread OAT-Bund à 10 ans, points de repère 2010-2026
Écart de taux à 10 ans entre la France et l’Allemagne, en points de base. Vers le haut : la France paie plus cher que l’Allemagne. Dans les semaines qui ont suivi la dissolution du 9 juin 2024, le spread a culminé vers 85 pb, son plus haut niveau depuis la crise des dettes souveraines de 2011-2012.
*Repères datés de marché reliés entre eux, pas une série quotidienne. Le pic intra-annuel 2011-2012 (140 à 190 pb) est un repère de crise ; les valeurs annuelles intermédiaires sont des ordres de grandeur de marché.
Sources : Rapport de mission sur les finances publiques (juillet 2026, graphique 2) · Repères de marché relayés par l’Agence France Trésor
Ce doublement reste toutefois d'une autre nature qu'une crise. Lors de la crise des dettes souveraines de 2011 et 2012, le spread français avait atteint 140 à 190 points de base. Le niveau de 2026 en reste très loin. La courbe le montre d'un coup d'œil : l'actuel écartement est net, mais son sommet arrive bien en dessous du pic de la décennie précédente. C'est un écartement de prime, pas une crise de financement.
La bascule se lit aussi sur les moyennes annuelles. De 2020 à 2023, la France emprunte à dix ans en dessous de la moyenne de la zone euro. En 2024, elle repasse juste au-dessus : 2,97 % contre 2,92 % (Eurostat, moyennes annuelles). L'écart se creuse en 2025, à 0,26 point. Ce croisement de 2024 est contemporain de la dissolution.
Le paradoxe de la note
Le fait le plus contre-intuitif tient à la comparaison avec l'Italie. Une note souveraine est l'opinion d'une agence sur la capacité d'un État à rembourser sa dette. Trois agences dominent : S&P, Moody's et Fitch. Chacune classe les emprunteurs sur une échelle de lettres.
Sur cette échelle, la France est notée A+ chez S&P et Fitch, Aa3 chez Moody's. L'Italie est notée BBB+ chez S&P et Fitch, Baa2 chez Moody's. L'écart est large : la France est classée trois crans au-dessus de l'Italie chez S&P et Fitch, cinq crans au-dessus chez Moody's. Et pourtant, au 1er juillet 2026, les deux pays paient quasiment le même spread : 81 points pour la France, 79 pour l'Italie.
Trois échelons d’écart, un prix presque identique
Notation souveraine S&P et spread à 10 ans contre l’Allemagne, panel de pays de l’OCDE, 1er juillet 2026
Pays-Bas · Suisse · Canada · Suède
États-Unis · Irlande · Finlande
Royaume-Uni · Corée du Sud
Belgique · Rép. tchèque
Japon
Chili
Pologne
Grèce · Mexique
Hongrie
Entre le A+ français et le BBB+ italien, l’échelle S&P compte trois échelons. Au 1er juillet 2026, l’écart de spread n’est pourtant que de deux points de base, 81 contre 79. À l’inverse, la France partage l’échelon A+ avec l’Espagne et le Portugal, pour des spreads de 81, 50 et 39 points. Autour d’elle, un large peloton de pays de l’OCDE reste mieux noté : en zone euro, l’Allemagne et les Pays-Bas tiennent encore la note maximale AAA. Les autres pays du panel, hors zone euro ou dont le spread n’est pas comparable ici, sont positionnés à titre de repère, en gris, sans barre.
Sources : S&P Global Ratings (notes) · rapport de mission sur les finances publiques, juillet 2026 (spreads zone euro)
Le décalage vaut aussi vers l'Espagne et le Portugal. L'Espagne, notée A+ chez S&P comme la France, paie 50 points de base, soit 31 de moins. Le Portugal paie 39 points, moins de la moitié du spread français. Sur l'échelle S&P, chaque pays se lit à son barreau de note. La France, notée A+, se tient trois barreaux au-dessus de l'Italie, restée à BBB+, mais paie un spread quasi identique. Elle partage même son barreau A+ avec l'Espagne et le Portugal, qui empruntent pourtant nettement moins cher : le prix de marché et la hiérarchie des notes ont cessé d'aller de pair pour la France.
Ce croisement résulte de deux mouvements de sens opposés. D'un côté, la France a été abaissée cinq fois en dix-huit mois : S&P à AA- en mai 2024, Moody's à Aa3 en décembre 2024, Fitch à A+ en septembre 2025, S&P à A+ en octobre 2025, Moody's plaçant la note sous perspective négative le même mois. De l'autre, les pays du Sud ont été relevés en 2025. L'Espagne a gagné un cran chez les trois agences, l'Italie est repassée à Baa2 chez Moody's. La France ne plonge pas vers une crise : sa prime monte pendant que celle du Sud descend.
Ce que mesure une note, ce que mesure un marché
Une note dégradée ne signale pas une faillite proche. A+ et Aa3 restent des notes élevées, dans le haut de la catégorie dite investissement, loin des notes spéculatives. Passer de AA- à A+ ne dit pas que la France va faire défaut. Cela dit qu'un risque jugé très faible l'est un cran moins qu'avant.
Une note et un spread ne mesurent pas la même chose. La note est une opinion révisée quelques fois par an. Le spread est un prix de marché, réévalué à chaque séance. Il intègre en temps réel l'incertitude politique, la liquidité et les flux d'acheteurs. Il réagit donc plus vite et plus fort que les notes. C'est ce qui s'est passé pour la France : le marché a bougé avant les agences.
Reste un point qui explique pourquoi cet écartement se compte en dizaines de points de base plutôt qu'en centaines. Dans la réglementation bancaire européenne, une exposition sur un État de l'Union libellée dans sa propre monnaie reçoit une pondération en risque de 0 %. Cette pondération prudentielle est le montant de capital qu'une banque doit immobiliser en face d'un actif. À 0 %, une banque qui détient des OAT n'immobilise aucun capital, exactement comme pour un Bund allemand, quelle que soit la note de l'agence.
La dette française reste donc, pour un régulateur, un actif sans risque, même après les abaissements. Cette règle soutient la demande d'OAT et amortit la prime. Elle explique qu'une dette dégradée par les agences puisse rester très recherchée par les banques et les assureurs. Le spread s'écarte, mais il s'écarte à la marge.
Sources
[S1] Xavier Jaravel, Xavier Ragot, Jean-Luc Tavernier, Natacha Valla, Mission sur la transparence des finances publiques. Situation tendancielle des finances publiques à horizon 2030, juillet 2026, p.22 : spreads à 10 ans contre l'Allemagne au 1er juillet 2026 (France 81 pb, Italie 79 pb, Espagne 50 pb, Portugal 39 pb) et graphique 2 des écarts de taux 2022/2024/2026.
[S2] S&P Global Ratings, France Ratings Lowered To 'A+/A-1' From 'AA-/A-1+'; Outlook Stable, 17 octobre 2025 : abaissement de AA- à A+.
[S3] Fitch Ratings, abaissement de la France de AA- à A+, perspective stable, 12 septembre 2025 : deuxième abaissement Fitch après celui de AA à AA- en avril 2023.
[S4] S&P Global Ratings, abaissement de la France de AA à AA-, perspective stable, 31 mai 2024.
[S5] Moody's Ratings, Moody's changes France's outlook to negative, affirms Aa3 rating, 24 octobre 2025 : Aa3 équivaut à AA- ; abaissement Aa2 vers Aa3 en décembre 2024, perspective passée à négative en octobre 2025.
[S6] Agence France Trésor, TEC 10 du jour, taux de marché de l'OAT à 10 ans, juin 2026 : repères du spread OAT-Bund (pic d'environ 85 pb fin juin 2024, au plus haut depuis la crise des dettes souveraines de 2011-2012). Niveaux absolus refigés au 27 juillet 2026 sur agrégateurs de marché concordants (OAT 10 ans à environ 3,92 %, Bund à environ 3,13 %), le spread France-Allemagne restant quasi inchangé, à près de 0,8 point. Niveau de marché, à refiger sur Banque de France Webstat pour un chiffrage au point de base près.
[S7] Banque de France, Webstat, taux de l'emprunt phare à 10 ans, France : série de référence de l'OAT 10 ans au comptant, à extraire au même jour que le Bund pour figer la décomposition à la publication.
[S8] Eurostat, EMU convergence criterion bond yields (irt_lt_mcby_a), extrait le 13 juillet 2026 : taux longs, moyennes annuelles harmonisées (France 2,97 % et zone euro 2,92 % en 2024 ; France 3,35 % et zone euro 3,09 % en 2025).
[S14] S&P Global Ratings, Moody's et Fitch, relèvements de l'Espagne, septembre 2025 : S&P A+, Moody's A3, Fitch A.
[S15] Moody's Ratings, relèvement de l'Italie à Baa2 (de Baa3), novembre 2025 : S&P BBB+ (avril 2025), Fitch BBB+ (septembre 2025).
[S16] EDHEC Vox, Why does France, despite its credit rating downgrade, remain a « risk-free » borrower for regulators?, 2025 : pondération prudentielle de 0 % des expositions souveraines en monnaie domestique (CRR, Bâle).