Pourquoi la dette française coûtera-t-elle plus cher, même à taux stables ?
En 2026, l'État prévoit d'emprunter 305,7 milliards d'euros. Près de six euros sur dix ne financeront aucune dépense nouvelle : ils rembourseront d'anciens emprunts. Le taux auquel la France se finance a bondi, de négatif en 2020 à environ 3 % aujourd'hui, mais la facture d'intérêts commence seulement à monter.
Emprunter surtout pour rembourser
En 2026, l'État prévoit d'emprunter 305,7 milliards d'euros. Ce chiffre vient du programme de financement du projet de loi de finances. C'est une prévision, pas encore une dépense réalisée. Sur ce total, 178,3 milliards (58,3 %) servent à rembourser des emprunts qui arrivent à échéance. Réémettre de la dette pour rembourser l'ancienne, sans grossir le stock : c'est ce qu'on appelle rouler la dette. Le reste, 124,4 milliards (40,7 %), finance le déficit de l'année. Cette part, elle, alourdit le stock.
Ce stock atteint 3 306,1 milliards d'euros fin 2024, soit 112,6 % du PIB (INSEE, millésime mars 2026). Il couvre toutes les administrations publiques : l'État, la Sécurité sociale, les collectivités locales. L'État n'en porte pas la totalité et n'emprunte pas pour l'ensemble. Sa dette négociable, celle qu'il émet sur les marchés et qu'il roule chaque année, atteint 2 737,1 milliards fin 2025 (Agence France Trésor).
Ce n'est pas qu'une prévision. Sur l'année 2024, déjà close, la part de l'emprunt consacrée au remboursement atteignait 51,6 %. Plus de la moitié de l'emprunt annuel sert donc à refinancer le passé. C'est ce volume de dette renouvelé chaque année qui transforme la hausse des taux en une facture différée.
La fin de l'argent gratuit
La France a longtemps emprunté à taux négatif. En 2020, elle plaçait sa dette à moyen et long terme à -0,13 % en moyenne. En 2021, à -0,05 %. Les investisseurs payaient pour lui prêter. Ce régime a disparu. Depuis 2023, l'État emprunte autour de 3 %, soit 3,03 % en 2023, 2,91 % en 2024 et 3,14 % en 2025.
Ce basculement se lit aussi sur le taux de marché à dix ans. C'est le prix auquel s'échange la dette française déjà émise. Sa moyenne annuelle est passée de 5,4 % en 2000 à un creux sous zéro en 2020. Depuis 2023, elle remonte autour de 3 %. Le graphe compare cette courbe à la moyenne de la zone euro.
Trait pointillé : 2025, dernière année disponible (donnée provisoire). En 2020, la France est brièvement passée sous zéro (-0,15 %).
Sources : Eurostat (taux long du critère de convergence, moyenne annuelle), 2000-2025
Ces écarts entre décennies suivent le cycle des taux de toute la zone euro. Au tournant des années 2000, la France empruntait à dix ans autour de 5 %. L'inflation et la croissance étaient alors ordinaires. La crise financière de 2008, puis celle des dettes souveraines de 2011 et 2012, ont changé la donne. Pour soutenir l'économie, la Banque centrale européenne (BCE) a baissé ses taux directeurs au plus bas. À partir du milieu des années 2010, elle a aussi racheté massivement de la dette publique. Le taux à dix ans s'est effondré. Il est passé sous zéro en 2020, à -0,15 % en moyenne. Le retour de l'inflation en 2022 a tout renversé. Pour la freiner, la BCE a vite relevé ses taux directeurs. Le taux français à dix ans est remonté à 2,99 % en 2023, puis 3,35 % en 2025.
La courbe française prend près de trois points et demi en cinq ans. Celle de la zone euro monte au même rythme sur tout le cycle. Le mouvement n'est donc ni un accident ni une singularité française : c'est la fin de l'argent gratuit, l'époque où la BCE prêtait à taux nul à tous les États. Le choc de taux est en très grande partie commun à toute la zone euro.
Reste la place de la France dans ce mouvement commun. Longtemps sous la moyenne de la zone, la courbe française repasse juste au-dessus en 2024, à 2,97 % contre 2,92 %. L'écart est minime. Une prochaine Note portera sur cet écart proprement français et sur ce qui l'explique.
Trois taux se cachent derrière l'expression « prix de la dette ». Les confondre fausse la lecture. Le taux de marché est le rendement exigé aujourd'hui pour prêter à la France à dix ans. C'est lui que trace le graphe ci-dessus, en moyenne annuelle (3,35 % en 2025). Début juillet 2026, il tourne autour de 3,65 %. Le taux à l'émission est celui auquel l'État place sa dette neuve dans l'année, environ 3 %. Le taux apparent est le prix moyen payé sur toute la dette déjà accumulée, environ 1,9 % en 2024. C'est ce dernier, le plus bas des trois, qui fait la facture.
Une dette longue étale le choc
Pourquoi cette hausse ne se voit-elle pas encore sur la facture ? Parce que la dette française est longue. La durée de vie moyenne de la dette en circulation atteint 8,50 ans fin 2025, soit 8 ans et 184 jours (Agence France Trésor). C'est son plus haut niveau depuis la création de l'agence. Ce chiffre porte sur toute la dette négociable, emprunts de court terme compris. Ces derniers, remboursés en moins d'un an, tirent la moyenne vers le bas. La dette à moyen et long terme, prise seule, dure plus longtemps : 9 ans et 64 jours au 31 mai 2026.
C'est cette dette longue que l'État renouvelle lentement. En 2025, il en a remplacé 9,1 %, soit 213,8 milliards d'euros sur les 2 340,5 milliards en circulation fin 2024 (Agence France Trésor). Environ un onzième en un an. Le reste garde le taux, souvent très bas, auquel il a été émis.
Aujourd'hui, l'État emprunte à environ 3 %. Mais il paie en moyenne 1,9 % sur toute sa dette. Ce prix moyen reste bas parce que l'essentiel de la dette a été émis avant 2022, à des taux très faibles, parfois nuls ou négatifs. Chaque année, de vieux emprunts bon marché arrivent à échéance. L'État les remplace par des emprunts neufs, plus chers. Le prix moyen de la dette monte alors tout seul, même si les taux du marché ne bougent plus. C'est une mécanique arithmétique, pas un accident passager. Pendant les années de taux nuls, la France a bloqué pour longtemps une dette bon marché. Elle la remplace maintenant, morceau par morceau, au prix du jour. L'échéancier de la dette à moyen et long terme donne la taille de ces morceaux.
La dette de l’État à moyen et long terme arrivant à échéance, par année (Md€)
Encours au 31 décembre 2025
Le prix de l’argent, à l’émission
au-delàbloc cumulé
Le bloc « 2036 et au-delà » cumule toutes les échéances postérieures à 2035, sur la même échelle que les dix années. Les deux taux ci-dessus portent sur les années d’émission de la dette : ils ne se rapportent à aucune barre du graphe.
*L’AFT publie pour 2028 un total de 227,0 Md€ qui ne correspond pas aux lignes de titres qu’elle range elle-même sous cette année : la cellule reprend, à l’euro près, le total 2027 de son rapport précédent. Le montant retenu ici, 246,4 Md€, est reconstitué à partir des données de l’AFT, il n’est publié tel quel nulle part. Les 21 autres totaux annuels de ces deux rapports sont exacts.
Sources : Agence France Trésor, Rapport annuel 2025, p.77-78 et p.29 · Encours au 31/12/2025
Le mur monte jusqu'en 2029, point haut de la décennie avec 254,8 milliards d'euros, puis redescend jusqu'à 101,2 milliards en 2033. Le bloc le plus lourd de l'échéancier, 745,1 milliards, n'arrive à échéance qu'après 2035. C'est la forme même d'une dette longue. Le prix du jour, 3,14 % en moyenne à l'émission en 2025, ne remplace que par tranches celui des années 2009 à 2022, où l'État empruntait à 1,18 % en moyenne (Agence France Trésor).
Le graphe affiche 169,8 milliards pour 2026, quand la première section en cite 178,3. Les deux chiffres sont justes, ils ne comptent pas la même chose : l'échéancier de l'AFT est une photo au 31 décembre 2025, il ne retient que les titres à moyen et long terme qui tombent en 2026. Le tableau de financement du budget, lui, retient ce qui sera réellement décaissé en 2026 : il compte les titres indexés à leur valeur de remboursement, indexation courue jusqu'à l'échéance comprise, et il y ajoute des dettes reprises par l'État, celles de SNCF Réseau.
C'est le sens de la formule « le pire est devant ». Ce n'est pas une prédiction, mais une mécanique, que la Cour des comptes chiffre dans les deux sens. En deux ans, le taux à dix ans a déjà monté de 0,55 point. Si cette hausse tient, elle ajoute 1,6 milliard d'euros de charge en 2026, 4 milliards en 2027 et 8 milliards en 2029. L'effet s'étale sur dix ans, il n'arrive jamais d'un coup. Une hausse durable d'un point entier coûterait, elle, 9 milliards au bout de trois ans, 16 au bout de cinq et 30 au bout de dix. Ce délai correspond à la durée de vie de la dette, environ huit ans et demi.
Deux scénarios se dessinent, pas une certitude. Si les taux se maintiennent ou remontent, la charge grimpe. S'ils redescendent, la hausse ralentit. Elle ne s'inverse pas tant que l'État emprunte plus cher qu'il ne paie en moyenne. L'inconnue est le niveau des taux de demain. Le sens, lui, est déjà écrit par la dette qui reste à refinancer.
Une charge plus basse en 2020 qu'en 2004
Sur son propre budget, l'État a payé 36,2 milliards d'euros d'intérêts en 2020. En 2004, il en payait 38,1 (Agence France Trésor, comptabilité budgétaire). Entre ces deux dates, la dette publique, toutes administrations confondues, est passée de 1 134,3 à 2 663,9 milliards d'euros (INSEE). Elle a été multipliée par 2,3. Plus du double de dette, une facture d'intérêts plus légère. La baisse des taux a plus que compensé la hausse du stock.
Ce que l’État paie d’intérêts sur sa propre dette, exécution (Md€)
Comptabilité budgétaire, 2004-2025
Charge de la dette et de la trésorerie de l’État, comptabilité budgétaire, exécution. Le trait pointillé marque le niveau de 2004 (38,1 Md€). Cette charge est celle du seul budget de l’État : elle n’est pas la charge d’intérêts de l’ensemble des administrations publiques.
Sources : Agence France Trésor, Rapport annuel 2025, p.71
La courbe décrit un cycle complet. De 2004 à 2019, la charge évolue entre 37 et 46 milliards d'euros, sans tendance nette. Elle culmine à 46,3 milliards en 2012, puis reflue jusqu'à son plus bas, 36,2 milliards en 2020. Le mouvement s'inverse en 2022 : la charge passe de 38,5 à 51,5 milliards, treize milliards de plus en une seule année, plus d'un tiers de hausse. Elle atteint 54,8 milliards en 2023, le plus haut de la série.
En 2024, la charge recule, de 54,8 à 50,1 milliards. Ce recul de 4,7 milliards ne traduit aucun allègement*.
La charge, l'école et la défense, à périmètre égal
Ni l'Enseignement scolaire ni la Défense ne connaissent de rupture comparable : les deux missions progressent régulièrement sur toute la période. Encore faut-il les comparer à la charge de la dette sur une base identique. Le graphe qui suit place les trois postes sur le même périmètre : budget de l'État, dépenses exécutées, contribution aux pensions comprise.
Charge de la dette et missions du budget de l’État, exécution, pensions comprises (Md€)
Comptabilité budgétaire, crédits de paiement, 2018-2025
Charge de la dette et de la trésorerie de l’État, comptabilité budgétaire, exécution. Les trois séries suivent le même périmètre : budget de l’État, crédits de paiement, contribution au CAS Pensions comprise. Cette charge est celle du seul budget de l’État : elle n’est pas la charge d’intérêts de l’ensemble des administrations publiques.
Sources : Agence France Trésor, Rapport annuel 2025, p.71 · Direction du Budget, budget.gouv.fr, dépenses par mission, exécution
Sur ce périmètre, la charge de la dette reste le plus léger des trois postes sur toute la période. Elle a presque rejoint la Défense en 2022 et 2023, avant que celle-ci ne s'en détache : 62,1 milliards contre 51,6 en 2025. L'Enseignement scolaire reste nettement au-dessus, à 87,7 milliards.
Ce que paient toutes les administrations publiques
La charge de la dette de l'État n'est pas la charge de la dette publique. En 2024, l'État a payé 50,1 milliards d'euros d'intérêts sur sa propre dette (Agence France Trésor, comptabilité budgétaire). L'ensemble des administrations publiques, État compris, en a payé 58,1 milliards, soit 2,0 % du PIB (INSEE, comptabilité nationale). Huit milliards d'écart pour la même année. Cet écart tient aux intérêts que paient les autres administrations, Sécurité sociale, collectivités locales et organismes publics, ainsi qu'à un changement de convention comptable. Les deux mesures sont justes, elles ne comptent pas la même chose. Les deux graphes ci-dessus portent sur la première. Les projections qui suivent portent sur la seconde.
Selon la Cour des comptes, la charge de l'ensemble des administrations publiques atteint 64,9 milliards en 2025, puis 73,6 milliards en 2026. Elle franchirait 100 milliards par an vers 2029.
Rapportée à la richesse nationale, cette charge dessine un cycle complet. Proche de 3 % du PIB au tournant des années 2000, elle tombe à un creux de 1,3 % en 2020, puis remonte à 2,4 % en 2026. La France revient donc vers des niveaux qu'elle a déjà connus. Le creux de 2020 était l'anomalie, pas la norme : un effet des taux nuls, prolongé par la longue durée de la dette. La remontée l'efface, par le seul jeu du refinancement, sans qu'aucune dépense nouvelle ait été votée.
Ces niveaux 2026-2029 sont des projections, suspendues aux taux futurs. Leur sens repose sur un fait acquis : une dette longue et bon marché se refinance lentement, à un prix plus élevé. Le sens de la charge est donc connu, son point d'arrivée non. Il dépend du taux de demain, que personne ne maîtrise.
* La charge de la dette de l'État recule de 4,7 milliards d'euros en 2024, de 54,8 à 50,1 milliards (Agence France Trésor, comptabilité budgétaire). La Cour des comptes chiffre ce même recul à 4,8 milliards, sur un périmètre légèrement différent. Ce recul ne traduit aucun allègement. Il vient d'un poste particulier, les obligations indexées sur l'inflation (les OATi). Sur ces titres, l'État verse un supplément qui suit la hausse des prix. Avec le retour à une inflation basse, ce supplément tombe de 15,8 à 7,0 milliards. Dans le même temps, les intérêts « classiques » de la dette montent, de 41,5 à 46,5 milliards (Cour des comptes, confirmé par l'Agence France Trésor).
Sources
[S1] Agence France Trésor, Rapport d'activité 2024, juillet 2025
[S3] Cour des comptes, La situation des finances publiques début 2026, février 2026
[S4] Cour des comptes, Le budget de l'État en 2024, résultats et gestion, avril 2025
[S5] INSEE, Comptes nationaux des administrations publiques, notification de mars 2026 (dette publique 2024 : 3 306,1 Md€, soit 112,6 % du PIB ; charge d'intérêts 2024 révisée à 58,1 Md€), Informations Rapides n°78, 26 mars 2026. Série longue de la dette au sens de Maastricht, 1978-2025, parue le 29 mai 2026 (dette 2004 : 1 134,3 Md€ ; 2020 : 2 663,9 Md€).
[S6] Agence France Trésor, TEC 10 du jour, taux de marché de l'OAT à 10 ans, juillet 2026
[S8] Agence France Trésor, Rapport annuel 2025, 7 juillet 2026 : encours de la dette négociable fin 2025 (p.61-62), durée de vie moyenne 8,50 ans (p.31, p.61), taux de renouvellement de 9,1 % (p.62), taux moyens pondérés à l'émission (p.29), charge de la dette et de la trésorerie de l'État en comptabilité budgétaire, série 2004-2025 (p.71), échéancier de la dette à moyen et long terme (p.77-78).
[S9] Agence France Trésor, Encours de la dette négociable de l'État au 31 mai 2026, mise à jour du 2 juillet 2026 : durée de vie moyenne de la dette à moyen et long terme (9 ans et 64 jours).
[S10] Direction du Budget, Les dépenses par mission, budget général, crédits de paiement, exécution 2018-2025 : missions Enseignement scolaire et Défense, contribution au CAS Pensions comprise.