Qui détient vraiment la dette française ?
Au 31 mars 2026, 57,5 % de la dette négociable de l'État français est détenue par des non-résidents, contre 49,82 % fin 2022. Cette hausse ne vient pas d'un afflux d'acheteurs étrangers : un détenteur résident, la Banque de France, se retire. Reste la seconde question, ce que le droit et la comptabilité permettent de faire à cette dette, puis qui en supporterait le coût.
La part détenue hors de France monte depuis 2022
Au 31 mars 2026, les non-résidents détiennent 57,5 % de la dette négociable de l'État, en valeur de marché. La dette négociable est la part qui s'échange sur les marchés. Un non-résident est un détenteur domicilié hors de France. Fin 2022, cette part s'établissait à 49,82 %. Puis 53,61 % fin 2023, 56,07 % fin 2025. La série connaît des reculs trimestriels, sans que sa direction change.
« Résidents » ne veut pas dire « épargnants français »
Le reste n'est pas l'épargne des Français. Dans le tableau de la Banque de France, la catégorie « autres (français) », essentiellement l'Eurosystème, pèse 20,6 % au premier trimestre 2026. L'Eurosystème regroupe la Banque centrale européenne et les banques centrales de la zone euro, dont la Banque de France. Les investisseurs privés français suivent : 10,5 % pour les établissements de crédit, 9,6 % pour les compagnies d'assurance, 1,8 % pour les OPCVM, qui sont des fonds d'investissement collectifs. Le partage utile ne sépare pas les Français des étrangers, mais la banque centrale du marché.
Structure de détention de la dette négociable de l'État, valeur de marché · 31 mars 2026
- Non-résidents57,5 %
- Autres (français), essentiellement l'Eurosystème20,6 %
- Établissements de crédit français10,5 %
- Compagnies d'assurance françaises9,6 %
- OPCVM français1,8 %
Banque de France, via Agence France Trésor, Bulletin mensuel n° 434, juillet 2026. Dette négociable de l'État, valeur de marché, 31 mars 2026.
Le mouvement vient de la banque centrale, pas des acheteurs étrangers
La Banque de France détient des titres publics français, achetés dans le cadre des programmes d'achat de titres de l'Eurosystème. Depuis janvier 2025, selon les réponses de l'Agence France Trésor au Sénat, « il n'y a plus de réinvestissement des sommes lors de l'échéance des titres », si bien que la dette détenue par l'Eurosystème dans le cadre de la politique monétaire « se réduit graduellement ». Les comptes 2025 de la Banque de France le mesurent : ses avoirs en titres d'émetteurs publics français reculent de 52 263 millions d'euros sur le premier programme, de 27 861 millions sur le second, aux prix de marché.
Devant le Sénat, le directeur général de l'Agence France Trésor décrit la hausse de la part des non-résidents comme une évolution notamment mécanique, qui résulte de la réduction du bilan de l'Eurosystème.
Le mouvement s'est déjà produit en sens inverse, sur un autre périmètre que la dette négociable de l'État. Dans les titres de dette des administrations centrales, la part des non-résidents culminait à 66,4 % fin 2009, avant de retomber à 47,5 % fin 2021.
Le même mouvement dans quatre pays de la zone euro
Ce mécanisme ne joue pas qu'en France. La Banque centrale européenne et Eurostat publient une même statistique de détention pour tous les États membres. Son périmètre diffère de celui utilisé jusqu'ici : il couvre la dette de toutes les administrations publiques au sens de Maastricht, collectivités locales et Sécurité sociale comprises, prêts compris, mesurée en valeur faciale. Il ne se limite pas à la dette négociable de l'État. Ce complément est bien plus domestique. Les chiffres qui suivent ne se rapportent pas à celui d'ouverture de cet article : ni le champ, ni la base de valorisation, ni la date ne coïncident. La ventilation par détenteur est annuelle. Le dernier point disponible pour les quatre pays est le 31 décembre 2025.
Sur cette base, les non-résidents détiennent 54,3 % de la dette publique française fin 2025. La part atteint 51,3 % en Allemagne, 48,9 % en Espagne, 34,3 % en Italie, dont les données de fin 2025 restent provisoires. La France et l'Allemagne dépassent la moitié, l'Espagne s'en approche sans l'atteindre. Le pays atypique du panel n'est pas la France, c'est l'Italie.
Le retrait de la banque centrale, lui, se lit dans les quatre pays. Entre son pic de 2022 et fin 2025, la part de la dette publique détenue par la Banque de France recule de 6,07 points. Le recul atteint 9,38 points pour la Bundesbank, 7,54 points pour la Banque d'Italie, 7,90 points pour la Banque d'Espagne. En face, la part des non-résidents gagne 7,16 points en France depuis son creux de 2021. Elle gagne 10,57 points en Allemagne, 7,89 points en Italie, 7,35 points en Espagne depuis leur creux de 2022.
Les deux mouvements ont la même date et le même ordre de grandeur, pays par pays. Ils ne forment pas pour autant un transfert titre pour titre : les émissions nouvelles, les arbitrages des banques résidentes et la variation de la dette totale jouent aussi. Ce que le panel établit, c'est une simultanéité. Quatre États aux finances publiques très différentes connaissent la même recomposition, au même moment. Une défiance visant la seule signature française ne produirait pas ce résultat.
Dette publique au sens de Maastricht, valeur faciale · 31 décembre 2025
France
Allemagne
Espagne
Italie*
Total 100 %, écart d'arrondi.
(*) Valeurs italiennes provisoires.
BCE et Eurostat, statistiques de finances publiques.
Le graphe montre où se loge la singularité du panel. Elle n'est pas dans la part étrangère française, elle est dans la ligne italienne des ménages et des entreprises : 14,5 % de la dette publique détenue en direct par des résidents non financiers, contre 1,1 % en France.
Annuler, restructurer : qui encaisserait la perte
L'idée, revenue dans le débat d'août 2026, d'annuler la dette détenue par la banque centrale rencontre d'abord un texte. Dans une lettre du 5 février 2021, la présidente de la Banque centrale européenne, Christine Lagarde, écrit que « l'annulation de dettes publiques par la BCE n'est pas compatible avec les traités, car elle enfreindrait l'interdiction du financement monétaire énoncée à l'article 123 du traité sur le fonctionnement de l'Union européenne ».
Le butoir suivant est comptable. Ces titres sont un actif de la Banque de France : au 31 décembre 2025, 285 947 millions d'euros sur le premier programme, 188 055 millions sur le second. Leurs revenus remontent à l'État, seul actionnaire : 36,8 milliards d'euros versés de 2015 à 2025, en dividendes, impôt sur les sociétés et surcouverture des engagements de retraite. Ce canal est instable : 8,1 milliards de résultat net en 2025, après une perte de 7,7 milliards en 2024. Annuler ces titres supprimerait l'actif qui l'alimente. La perte reviendrait à l'État, en recettes futures moindres. Aucune source publique n'en chiffre l'effet.
La restructuration relève d'un autre régime. Selon un rapport du Sénat, le régime juridique de la dette de l'État est « exclusivement constitué de textes règlementaires ou législatifs ». Le législateur peut donc modifier les titres. Les clauses d'action collective, qui organisent un vote des créanciers sur une modification, ne donnent aucun pouvoir unilatéral. Selon l'Agence France Trésor, les OAT, obligations assimilables du Trésor, créées avant le 1er janvier 2013 n'en comportent pas. Celles créées ensuite en comportent, à double seuil.
Le précédent grec de 2012 dit qui encaisse. La décote, la perte imposée aux créanciers, a atteint 53,5 % de la valeur nominale. Les titres éligibles à l'opération se répartissaient entre 177,3 milliards d'euros de droit grec et 18,2 milliards de droit étranger. Le droit applicable a décidé de ce qui était restructurable. La recapitalisation des banques grecques a ensuite mobilisé 48,2 milliards d'euros de fonds européens. Les banques chypriotes, elles, « n'ont pas été compensées pour leurs pertes liées à la restructuration », relève le Mécanisme européen de stabilité, ce qui a « déclenché une crise bancaire à Chypre ». L'Eurosystème avait été mis hors du champ.
Annuler un stock ne réduit pas le besoin de financement de l'année
La durée de vie moyenne de la dette négociable de l'État atteint 8 ans et 180 jours au 30 juin 2026. En 2025, le taux de renouvellement de la dette à moyen et long terme s'est établi à 9,1 %. Le programme de financement 2026 prévoit 310,0 milliards d'euros d'émissions à moyen et long terme, nettes des rachats. Aucun traitement du stock passé ne réduit ce montant : l'État revient devant les marchés en 2026, quel que soit le sort de sa dette ancienne.
Un détenteur d'assurance vie est déjà créancier de l'État
Les compagnies d'assurance françaises détiennent 9,6 % de la dette négociable de l'État. Selon l'ACPR, les obligations souveraines françaises représentent en moyenne 26 % des actifs obligataires des assureurs fin 2025. France Assureurs, la fédération professionnelle du secteur, situe à 24 % la part des obligations souveraines dans un encours d'assurance vie de 2 107 milliards d'euros. Un détenteur d'assurance vie est déjà créancier de l'État, sans l'avoir choisi.
Sources
[S1] Agence France Trésor, Bulletin mensuel n° 434, juillet 2026 (données Banque de France). https://www.aft.gouv.fr/files/medias-aft/7_Publications/7.2_BM/434_Bulletin%20mensuel%20juillet%202026.pdf
[S2] Agence France Trésor, Rapport d'activité 2025, juillet 2026 · Programme indicatif de financement de l'État pour 2026, communiqué du 30 décembre 2025. https://www.aft.gouv.fr/files/medias-aft/7_Publications/7.3_RA/RA%202026/Agence%20France%20Tr%C3%A9sor%20-%20Rapport%20Annuel%202025.pdf · https://www.aft.gouv.fr/en/publications/communiques-presse/30122025-indicative-state-financing-programme-2026
[S3] Banque de France, Rapport annuel 2025, mars 2026. https://www.banque-france.fr/system/files/2026-03/Rapport-annuel_2025.pdf
[S4] Sénat, commission des finances, Sur les enjeux associés à la structure de détention de la dette de l'État, rapport d'information n° 902 (2024-2025), septembre 2025. https://www.senat.fr/rap/r24-902/r24-9021.pdf
[S5] Sénat, Coûts et avantages de la syndication, rapport n° 607 (2020-2021). https://www.senat.fr/rap/r20-607/r20-6072.html
[S6] Banque centrale européenne, lettre de Christine Lagarde du 5 février 2021, réf. L/CL/21/22. https://www.ecb.europa.eu/ecb/access_to_documents/document/correspondence/shared/data/ecb.dr.cor20210205Aubry.fr.pdf
[S7] Mécanisme européen de stabilité, The 2012 Private Sector Involvement (PSI) in Greece, Discussion Paper n° 11, juin 2020. https://www.esm.europa.eu/system/files/document/esmdp11.pdf
[S8] ACPR (Banque de France), La situation des assureurs en France fin 2025, Analyses et Synthèses n° 181, 30 juin 2026. https://acpr.banque-france.fr/fr/publications-et-statistiques/publications/ndeg-181-la-situation-des-assureurs-en-france-fin-2025
[S9] France Assureurs, Bilan de l'assurance vie en 2025, 27 janvier 2026. https://www.franceassureurs.fr/wp-content/uploads/2026-01-27-bilan-av_vdef.pdf
[S10] Banque centrale européenne, ECB Data Portal, dataset GFS, Government debt by holder, données au 31 décembre 2025. https://data.ecb.europa.eu/data/datasets/GFS/GFS.A.N.FR.W1.S13.S1.C.L.LE.GD.T._Z.XDC_R_GD._T.F.V.N._T
[S11] Eurostat, General government debt, dataset gov_10dd_ggd, données mises à jour le 5 juin 2026. https://ec.europa.eu/eurostat/databrowser/view/gov_10dd_ggd/default/table